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« On a un problème de sécurité »

Quand un directeur d’usine dit qu’il a un problème de sécurité, le problème existe rarement là où la phrase le place. Un accident exige une méthode qui ne tient pas au plancher, un équipement mal adapté à la tâche réelle, une cadence reprise sur les étapes non mesurées et une coordination absente — exactement les conditions qui produisent les reprises, les arrêts non planifiés et le surtemps. La différence n’est pas la cause, c’est le compteur : l’accident est la seule perte que l’entreprise est obligée de documenter.

Un accident n’est pas un événement de sécurité. C’est un événement d’opération qui a mal fini — et le système qui l’a produit produit aussi, tous les jours, des pertes que personne ne compte.

La phrase est prononcée de bonne foi, souvent par un directeur d’usine qui vient de vivre un événement, une visite de l’inspecteur ou une hausse de cotisation. Elle est presque toujours fausse. Non pas parce que le problème n’existe pas : parce qu’en le nommant problème de sécurité, on vient de le confier au conseiller SST alors qu’il appartient aux opérations.

Retirez la blessure du récit

Prenez n’importe quelle enquête d’accident sérieuse dans une usine, et retirez la blessure du récit. Vous ne perdez presque rien de l’analyse.

Il reste une tâche à exécuter, une méthode prévue pour l’exécuter, un écart entre les deux, un équipement qui impose cet écart ou qui ne l’empêche pas, une pression de temps, et une coordination qui n’a pas eu lieu. La blessure est ce qui rend le récit obligatoire. Elle n’en est pas le contenu.

Autrement dit, pour qu’un accident se produise, il faut que le système opérationnel ait déjà cessé d’être sous contrôle. L’accident n’installe pas le désordre : il le révèle. Et le désordre qu’il révèle était en train de vous coûter de l’argent bien avant de blesser quelqu’un.

Quand je vais mesurer l’écart entre le travail prescrit et le travail réel, je trouve les mêmes quatre conditions dans les usines qui ont un mauvais dossier SST et dans celles qui ont un mauvais dossier de productivité. Ce sont les mêmes usines.

La méthode

La procédure a été écrite pour la tâche majeure, ou pour l’auditeur, ou pour l’année où elle a été rédigée. Au plancher, elle ne décrit pas ce que la tâche demande vraiment. Alors quelqu’un trouve le chemin court. Ce chemin court n’est écrit nulle part, il ne s’enseigne qu’en présence, et il part avec la personne qui le connaît le jour où elle prend sa retraite ou change d’usine.

L’équipement

Le protecteur empêche de faire le travail, donc il est contourné. Le point de graissage est inaccessible sans démonter, donc on graisse en marche. Le sectionneur n’a pas de témoin lumineux, donc la vérification de l’absence d’énergie est matériellement impossible. Aucune de ces situations n’est un problème de comportement : ce sont des problèmes de conception qui ont été transférés à l’opérateur, et qui reviennent en arrêts autant qu’en événements.

La cadence

Quand un retard s’accumule, il faut le reprendre quelque part. Il n’est jamais repris sur la dimension de la pièce, parce qu’elle est mesurée et qu’un client la refusera. Il est repris sur les étapes que personne ne mesure : la vérification, la mise à l’énergie zéro, la passation d’information au quart suivant. Ces étapes-là sont invisibles quand elles sont sautées, et c’est exactement pour ça qu’elles sont les premières à l’être.

La coordination

Deux métiers sur la même machine, deux quarts sur le même équipement, un sous-traitant et un donneur d’ouvrage sur le même plancher. Chacun fait bien sa part. Personne ne détient l’ensemble. C’est la condition la plus coûteuse des quatre et la moins documentée, parce qu’aucun des acteurs n’a de raison de la déclarer : de son point de vue, il n’a rien fait de mal.

Le compteur

Si les deux familles de pertes sortent du même mécanisme, pourquoi une seule est-elle visible ? Parce qu’une seule est obligatoire à documenter.

L’accident avec perte de temps est daté, déclaré, enquêté, classé, et il vous revient sous forme d’une facture calculée par un tiers. Vous n’avez pas le choix de le regarder. L’arrêt de quarante minutes de mardi soir, lui, n’a pas de formulaire. La reprise du lot est absorbée dans un taux de rendement mensuel qui ne dit pas d’où elle vient. Le contournement qui a fait gagner huit minutes ce matin n’apparaît nulle part, précisément parce qu’il a fonctionné. Et le départ du seul homme qui savait redémarrer la ligne sans forcer se lit dans un rapport de ressources humaines, jamais dans un rapport d’opérations.

C’est ce qui donne à votre dossier SST une valeur qui n’a rien à voir avec la conformité. Il est incomplet, il est en retard, il ne compte que les cas où quelqu’un s’est blessé. Mais il est daté, il est vérifié par un tiers, et il ne vous coûte rien à produire.

L’accident est la seule perte de votre usine que quelqu’un d’autre est obligé de documenter à votre place.

— Ulysse Mc Carthy, Adm.A., CMSE®

Le lire comme un dossier de sécurité, c’est le classer. Le lire comme un relevé opérationnel, c’est en tirer quelque chose.

Ce qu’un bon dossier ne prouve pas

Il faut être clair sur la limite de l’argument, sinon il devient un slogan. Un mauvais dossier SST est un indice fiable que le système opérationnel n’est pas sous contrôle. Un bon dossier, lui, ne prouve rien.

Un dossier peut être bon parce que l’usine est bien conçue et bien tenue. Il peut aussi être bon parce que les événements ne sont pas déclarés, parce que les assignations temporaires absorbent tout, parce que le parc est neuf, ou simplement parce que la chance a tenu. Sur une année, le nombre d’événements d’un seul établissement est trop faible pour constituer un signal stable — il dépend au moins autant du hasard que de la maîtrise.

C’est pourquoi nous n’évaluons pas un système sur ses accidents. Nous l’évaluons sur l’écart entre le travail prescrit et le travail réel, qui est observable en tout temps, y compris — et surtout — quand rien n’est arrivé.

Former, discipliner, documenter

Si l’accident est un symptôme, trois réflexes courants perdent leur sens. Former davantage ne règle rien quand la méthode enseignée est celle que le plancher ne peut pas appliquer : vous obtenez des employés mieux formés à une procédure qu’ils continueront de contourner. Discipliner ne règle rien non plus, sauf une chose — cela garantit que le prochain contournement ne sera pas rapporté. Et ajouter de la documentation règle encore moins : un programme conforme qui décrit un travail que personne n’exécute de cette façon est un risque de plus, pas un contrôle.

Ce qui règle quelque chose, c’est d’aller voir la tâche telle qu’elle se fait, de comprendre pourquoi elle se fait ainsi — il y a toujours une raison rationnelle —, puis de remettre la méthode, l’équipement et la cadence en accord avec elle.

Opérations SST International intervient chez les manufacturiers pour mesurer l’écart entre le travail prescrit et le travail réel, puis pour remettre la méthode, l’équipement et la cadence en accord avec la tâche telle qu’elle s’exécute. C’est ce que nous appelons aller du point de douleur au point de contrôle®.


Le point de douleur est ce qui vous a fait appeler : l’événement, la visite, la cotisation.


Le point de contrôle est en amont, dans le système qui produit silencieusement vos pertes non comptées.