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Pourquoi même vos meilleurs gestionnaires peuvent échouer

Quand une décision ne produit pas le résultat attendu, la responsabilité est attribuée à celui qui a décidé. Mais une décision n’est jamais prise dans le vide : elle est prise avec l’information que le système fournit, dans les délais qu’il impose, sous les pressions qu’il exerce. Et c’est le système, beaucoup plus que la personne, qui détermine la qualité des décisions qui en sortent.

Dans la plupart des entreprises, quand une décision ne produit pas le résultat attendu, la responsabilité est attribuée à la personne qui a décidé.

Mauvais jugement. Manque d’information. Erreur d’arbitrage. Le gestionnaire est évalué, critiqué, parfois remplacé.
Cette attribution individuelle est logique en apparence. Les décisions sont prises par des personnes. Il semble donc naturel de juger la décision à travers celui ou celle qui l’a prise.
En pratique, cette grille de lecture est presque toujours réductrice. Parce qu’une décision n’est jamais prise dans le vide. Elle est prise dans un système — avec les informations qu’il fournit, dans les délais qu’il impose, avec les cadres qu’il autorise, sous les pressions qu’il exerce. Et c’est le système, beaucoup plus que la personne, qui détermine la qualité des décisions qui en sortent.

« On évalue le jugement d’un gestionnaire sans jamais évaluer l’information avec laquelle il a jugé. »

— Ulysse Mc Carthy, Adm.A., CMSE®

Les cinq conditions d’une bonne décision

Il faut de l’information. Pas n’importe laquelle : la bonne information, au bon niveau de détail, au bon moment. Un gestionnaire qui décide avec des données incomplètes, périmées ou contradictoires ne peut pas produire les mêmes résultats qu’un gestionnaire qui dispose d’une lecture claire de la situation.

Il faut du temps. Les bonnes décisions exigent une phase de réflexion, même courte. Un gestionnaire qui saute d’une urgence à l’autre, sans marge pour peser ses options, prend nécessairement des décisions moins réfléchies. Ce n’est pas une faille personnelle. C’est une conséquence mécanique de la pression temporelle.

Il faut des cadres de priorité clairs. Un gestionnaire qui doit arbitrer entre des exigences contradictoires — plus de production et plus de sécurité et moins de coûts et plus de qualité, sans hiérarchie explicite entre ces objectifs — prend nécessairement des décisions boiteuses. Pas parce qu’il est incompétent. Parce qu’aucune décision ne peut satisfaire tous les critères simultanément.

Il faut une lecture partagée de la situation. Quand le gestionnaire et son équipe ne voient pas la même réalité, les décisions qu’il prend ne sont pas exécutées comme il les imagine. L’écart entre l’intention et l’exécution devient source de dysfonctionnement, même quand la décision initiale était bonne.

Il faut une rétroaction fonctionnelle. Un gestionnaire qui ne voit pas les effets de ses décisions — parce que l’information de retour est lente, diluée ou filtrée — ne peut pas apprendre de ses erreurs. Il continue à prendre des décisions similaires, avec des résultats similaires, sans pouvoir s’ajuster.

Aucune de ces conditions ne dépend uniquement du gestionnaire. Toutes dépendent du système dans lequel il décide. C’est la même logique que celle qui veut que le problème n’est presque jamais dans les gens : on demande à une personne de compenser ce que sa structure ne lui donne pas.

Références

  1. Le problème n’est presque jamais dans les gens

Ce qui se passe quand le système ne soutient pas la décision

L’information arrive tardivement ou incomplète. Le gestionnaire doit décider avec ce qu’il a, en sachant qu’il lui manque des éléments. Ses décisions sont donc des paris partiels, pas des choix éclairés.

Les processus exigent plus d’étapes que nécessaire pour avancer. Le gestionnaire passe plus de temps à faire avancer le système qu’à décider de ce qui doit être fait : chaque étape ajoutée est une décision qui attend. Son énergie est absorbée par la mécanique, pas par le jugement.

Les signaux envoyés par la direction sont contradictoires. On demande de l’efficacité et de la rigueur procédurale, de la rapidité et de la concertation, de l’autonomie et du reporting détaillé. Le gestionnaire doit arbitrer sans cadre clair — ce qui revient à arbitrer au cas par cas, avec une cohérence difficile à tenir.

L’incertitude est permanente. Les priorités changent sans que la raison soit explicitée. Les objectifs sont révisés à mi-parcours. Le gestionnaire apprend à naviguer à vue, ce qui le prive de la possibilité d’anticiper.

Dans un tel système, même les gestionnaires les plus compétents finissent par produire des décisions de qualité variable. Pas parce qu’ils ont perdu leurs capacités. Parce que le système qui les entoure les place dans des conditions où la prise de décision de qualité est hors de portée.

C’est ce qu’Amalberti a décrit dans ses travaux sur les organisations à haut risque. Les acteurs humains, y compris les plus expérimentés, ont une capacité cognitive finie. Quand le système augmente au-delà de cette capacité — par la charge, la complexité, l’incertitude, la contradiction — la qualité du jugement se dégrade, de façon prévisible, indépendamment du talent individuel.

Références

  1. Chaque étape ajoutée est une décision qui attend

« Un bon système ne remplace pas les gestionnaires. Il les rend possibles. »

— Ulysse Mc Carthy, Adm.A., CMSE®

Travailler sur les conditions, pas sur les profils

Inverser cette dynamique ne consiste pas à former davantage les gestionnaires. Cela consiste à construire un système qui leur donne les conditions de bien décider.

Concrètement, cela signifie investir dans la qualité de l’information. Avant de mesurer quoi que ce soit de nouveau, s’assurer que les données déjà disponibles sont fiables, accessibles, à jour, et présentées à un niveau qui permet la décision — pas à un niveau agrégé qui masque les signaux utiles.

Cela signifie clarifier les priorités. Un bon système donne à ses gestionnaires une hiérarchie explicite entre les objectifs. Pas une liste d’exigences équivalentes, mais un cadre qui dit : voici ce qui prime, voici les conditions dans lesquelles une exception est légitime, voici comment on arbitre quand deux objectifs entrent en conflit.

Cela signifie simplifier les processus de décision. Réduire le nombre d’étapes entre le moment où une décision est nécessaire et le moment où elle peut être prise. Clarifier qui décide quoi, à quel niveau. Éviter les arbitrages qui remontent à des niveaux où ils ne devraient pas remonter.

Cela signifie créer des boucles de rétroaction fonctionnelles. Quand une décision est prise, il faut que ses effets reviennent au décideur, dans un délai qui permet l’ajustement. Un gestionnaire qui ne voit pas ce que ses décisions produisent apprend peu, et l’organisation apprend encore moins.

Cela signifie, enfin, reconnaître le travail invisible que les gestionnaires font pour compenser les déficiences du système. Dans beaucoup d’organisations, une partie considérable du temps managérial est consacrée à obtenir des informations qui devraient être accessibles, à clarifier des priorités qui devraient être explicites, à débloquer des processus qui devraient fluidifier. Ce travail de compensation est rarement documenté, rarement valorisé, et rarement considéré comme un signal d’alarme sur la qualité du système. Il devrait l’être.

« Le temps qu’un directeur passe à courir après une information qui devrait déjà être sur son écran, personne ne le compte. C’est pourtant du salaire de direction. »

— Ulysse Mc Carthy, Adm.A., CMSE®

Ce que l’on gagne à déplacer l’effort

Les organisations qui investissent dans les conditions de la décision, plutôt que dans le profil individuel des décideurs, observent un résultat remarquable : la qualité des décisions augmente de façon généralisée, pas seulement chez les meilleurs. Les gestionnaires moyens commencent à prendre de bonnes décisions, parce que le système les y aide. Les meilleurs gestionnaires deviennent encore meilleurs, parce qu’ils ne sont plus ralentis par les frictions systémiques.

Et surtout, la performance cesse de dépendre de quelques personnes-clés. Elle devient structurelle. Ce qui veut dire qu’elle peut absorber les départs, les transitions, les changements de contexte, sans s’effondrer.

C’est un renversement important. On ne demande plus aux gestionnaires d’être surhumains pour tenir un système défaillant. On leur donne un système qui leur permet d’être simplement bons — ce qui est déjà considérable.

La performance organisationnelle ne se joue pas dans le talent individuel de ses décideurs. Elle se joue dans le système qui rend leurs décisions possibles.

C’est pour ça qu’il est beaucoup plus efficace — et beaucoup plus durable — de travailler sur le système que sur les personnes.

Opérations SST International intervient chez les manufacturiers pour mesurer l’écart entre le travail prescrit et le travail réel, puis pour remettre la méthode, l’équipement et la cadence en accord avec la tâche telle qu’elle s’exécute. C’est ce que nous appelons aller du point de douleur au point de contrôle®.

Le point de douleur, c’est ce qui vous fait décrocher le téléphone : un accident, un avis de correction, une cotisation qui grimpe. Il est visible, daté, et il arrive toujours après coup.

Le point de contrôle est en amont, là où la tâche se décide encore : un poste, une séquence, un équipement. Dans cet article, il tient aux conditions dans lesquelles une décision se prend, bien avant qu’on juge celui qui l’a prise.